Webdoc en mutation Une autre manière de communiquer sur le web

L'histoire du récit interactif.
Etude & analyse : mutations du format web-documentaire au fil des années et des usages, entre oeuvre à part entière, investigation journalistique et outil de communication. Des premières esquisses de récits interactifs réalisés dans les années 2000, aux "promenades nocturnes" plébiscitées par Google en 2014, retour sur les transformations et les vertus d'un format web inclassable.

Webdoc en mutation, Insitu.

Les origines du webdoc : du récit au documentaire interactif.

Le webdoc au sens classique

Initialement, le webdoc est une forme de récit, cohérent avec les principes du cinéma documentaire, conçu pour une diffusion sur internet et faisant intervenir une palette multimédia large (vidéo, son, animation, image, texte). Il s'agit généralement de proposer à l'internaute une navigation non-linéaire (contrairement au documentaire classique) pour progresser dans une histoire.
Les interactions dans les univers immersifs proposés permettent à l'internaute d'entrer dans le récit morcelé sous différents points de vue.

Premières esquisses sur le web francophone de récits interactifs

De 1997 à 2002 on voit apparaître des formes hybrides de site internet, les premiers récits interactifs francophones. En 2000, Pierrick Calvez réalise "Daysinaday.com", le site propose une approche inexplorée. Carte interactive de la journée de M. Brown dans une ville aliénée, journal intime entre expérimentation graphique et discours sur la société des hommes. Ces premières esquisses ne correspondent pas toujours aux règles traditionnelles du webdoc, sans lien avec le journalisme ou le documentaire, mais on verra qu'au fil du temps, le format webdoc reviendra vers ces formes plus personnelles, ces récits d'auteur.

Webdoc en mutation Daysinaday
Adresse : www.daysinaday.com

Le format webdoc propulsé par les médias d'information

Ce format "différent" est questionné en 2002 par certains cinéastes. Quelques années plus tard ce sont les documentaristes, journalistes, photographes de presse qui s'en emparent et font parler de lui. Le constat de l'époque est simple : la télévision est de plus en plus délaissée par les jeunes, le webdoc apporte un second souffle en adéquation avec de "nouveaux" comportements, une manière différentes de consommer l'information. Le webdoc est alors le plus souvent un documentaire découpé, diffusé sur le web, avec des principes de navigation permettant à l'internaute de choisir sa progression dans le récit. Les webdocs associés à des programmes télé se multiplient, soutenu par les aides à la création numérique et l'obligation de proposer une forme interactive associée à certains contenus audiovisuels. Une référence du genre apparaît en 2010 avec "Prison Valley" via Arte, un style encore très conventionnel entre web-documentaire et web-reportage.



Transformation vers des espaces narratifs ouverts,
avec les chaînes de télé et médias d'information

Ces dernières années, le webdoc se transforme vers des objets beaucoup plus variés. Pour les chaînes de télé, les registres possibles ne se limitent plus au strict documentaire, il s'agit de questionner l'internaute à travers un récit animé, une fiction, des reportages, des interviews...
Le point de vue de l'auteur devient l'élément clé, il ne s'agit plus seulement de relater des faits ou d'adopter une approche journalistique.

Contrairement aux premiers webdocs qui proposaient systématiquement le même contenu que le programme télé, les contenus des productions web actuelles, soutenues par les chaînes, sont bien souvent réalisés spécifiquement pour ce format. Arte met en avant la faculté du "webdoc" à établir une relation privilégiée, une proximité avec l'internaute afin de susciter une opinion, une implication, une réaction. Le webdoc devient "Nouvelles écritures " pour France Télévisions, "productions WEB" pour Arte, ou encore "programmes interactifs" et évolue progressivement vers une forme artistique propre.

C'est l'occasion de voir apparaître des réalisations remarquables (quelques exemples à découvrir dans l'article : webdocs et films interactifs, avec le film interactif The End Etc. qui propose des questionnements sur l'engagement politique, les relation à l'autre...).
Entre 2011 et 2014, les webdocs les plus plébiscités sont souvent à l'initiative des médias d'informations : chaîne de télévision, presse, radio (plusieurs réalisations ont vu le jour notamment avec Le Monde, France TV, RFI, Les Inrocks etc.).



Webdoc en mutation, Insitu.
Adresse : http://insitu.arte.tv/fr/

Un exemple à découvrir : "INSITU - les artistes dans la ville" qui remporte en 2011 le prix du Meilleur web-documentaire au festival International Documentary Film Festival Amsterdam. L'expérience interactive et cinématographique qu'il propose est particulièrement soignée. Film interactif et espace participatif mobile, cette réalisation d'Antoine Viviani invite l'internaute à s'impliquer dans l'histoire petit à petit et interagir avec elle.

Ces dernières années, le webdoc bascule ainsi de plus en plus vers une forme moins académique, des récits personnels interactifs, qui rappellent les premières esquisses 15 ans plutôt. Une manière de voir les travaux des pioniers du web comme un fil conducteur où le "webdoc" au sens classique n'est qu'une transition.

Si les médias d'information français choisissent généralement le webdoc pour ses vertus culturelles et artistiques, à l'étranger et notamment au Canada le webdoc c'est avant tout un outil pour sensibiliser et faire agir.




Outil de sensibilisation pour les ONG,
instituions publiques et organismes


Le webdoc a séduit également ONG (Organisation Non Gouvernementale), institutions, associations, organismes privés/publics qui tentent eux-aussi de construire une relation de proximité avec l'internaute à travers ces formats multimédia interactifs. Le webdoc institutionnel ou corporate voit le jour. La fondation Abbé Pierre exploite par exemple son caractère intime, engagé et militant à travers "a-l-abri-de-rien.com", enquête sur le mal-logement en France. De nombreux autres suivront avec par exemple La Croix-Rouge, Médecins sans frontières, WWF...
Un outil politique également pour certains ministères afin d'aborder des thématiques sensibles. Quelques tentatives d'organismes "en mal d'amour" pour mieux communiquer sur la formation professionnelle par exemple, avec un discours humanisé et concret. Des syndicats professionnels tentent également de valoriser certains métiers à travers ce format web...

Des essais pas toujours réussis mais tout de même de quoi s'interroger sur son potentiel en matière de pédagogie et de communication.



Webdoc en mutation, Des maux illisibles.
Adresse : Des maux illisibles, http://analphabetisme.onf.ca/

"Des maux illisibles" en 2012, une production de l'ONF en collaboration avec Le devoir sur les difficultés de lecture des adolescents québécois.

Des musées font aussi le pari du webdoc ou des formes de récits interactifs.
En 2013, le MNHN (Muséum national d'Histoire naturelle) met en place un web-documentaire pour fêter la rénovation de l'Herbier du Muséum et ainsi mieux valoriser son activité avec " Herbier 2 .0". La même année, le MUCEM (musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée) met en ligne "Marseille : le mistral urbain" pour l'ouverture du musée (en parallèle d'un documentaire sur Arte, fresque interactive et sonore (à retrouver dans l'article son et créations web immersives).

Les plus réussis sont généralement ceux qui s'éloignent d'un aspect conventionnel et prémédité. La fresque interactive "Marseille le mistral urbain" du MUCEM n'a pas plus grand-chose à voir avec le webdoc au sens classique, et pourtant l'émulation est plus importante. L'occasion de comprendre que ces formats sont aussi un bon moyen pour communiquer de manière indirecte autour d'un événement. Une communication "douce", dans une logique de "Brand Content", qui fonctionne lorsque le fond et la forme reste vraie.



Outil de communication pour les entreprises et marques.


Entre 2009 et 2011 quelques grandes marques empreinte pour la première fois la voie du webdoc pour valoriser leur éthique, leurs valeurs. C'est par exemple le cas de SFR qui lance Homo Numericus où l'on retrouve une série de portraits (comme c'est souvent le cas dans l'univers du webdoc), pour faire entrevoir l'évolution des comportements vers un "monde numérique". Une tentative de communication humanisée et "proche du consommateur" pour la marque, sans faire la promotion de ses produits. La Française des jeux s'y mettra également pour valoriser ses actions caritatives et ses salariés. Quelques marques feront le même choix pour raconter l'histoire de leur entreprise et défendre leurs valeurs, un exemple avec le parcours de la famille fondatrice Clan Campbell présenté dans un webdoc dédié à la marque et ses origines écossaises.

Le webdoc, c'est aussi une forme de "Brand content" ou contenu de marque dans l'univers "impitoyable" de la publicité. Pour toucher de manière indirecte un public visé sur le web, les marques se transforment en producteur et créateur de contenu. Bien que le format webdoc ou récit interactif ne soit clairement pas le plus utilisé, Google choisi cette année d'exploiter ce mode de communication.



Webdoc en mutation, Promenade nocturne.
Adresse : https://promenadenocturne.withgoogle.com/fr/home

Le récit interactif avec Google

La publicité est diffusée en ce moment à la télévision et sur internet, Google met en avant les Promenades Sonores réalisées par Julie Muer. L'occasion de "découvrir" les rues de Marseille à travers le son proposé par Julie Muer et la navigation dans Street View.
L'ex-directrice de Radio Grenouille présentait pour Marseille 2013 Capitale européenne de la culture, une série de "promenades sonores" avec des bandes son à télécharger et écouter au fil d'un trajet dans la ville (via Google Maps). En collaboration avec des artistes, des documentaristes, 40 promenades sonores sont créées.

Une invitation poétique à découvrir un territoire inexploré mis en avant par Google à travers un web-documentaire hybride. Un projet beaucoup plus réussi que d'autres tentatives de la part du géant (avec par exemple une immersion via StreetView dans un centre spatial en 2012). Les avis sont parfois mitigés sur l'aspect navigation, les saccades etc. mais la découverte suscite des réactions. Le projet s'étend vers d'autres villes à explorer sur ce type de format.

Entre publicité interactive et web-documentaire, oeuvre d'auteur et outil de sensibilisation, le récit interactif n'a pas fini de muter et de faire naître des formes différentes sur le web.
Une manière de repenser les méthodes traditionnelles de communication sur internet.

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